Anasayfa Anasayfa

Le Sahara, l’identité et l’africanité dans la littérature francophone du Sud-est: Moha Souag s’exprime


Moha SOUAG/Brahim el Guabli ابراهيم الكبلي

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Apr 30 2013

 

Moha Souag est un écrivain francophone qui a gagné une place prestigieuse dans le paysage littéraire francophone au Maroc grâce à sa persévérance, à l’abondance des ses écrits et à son style d’écriture innovant ; « polygraphe confirmé, il a touché/visité (tâté de) tous les genres littéraires, la poésie, la nouvelle, le roman, le conte. Il a obtenu des prix littéraires tels que le grand prix Atlas, le prix de la nouvelle octroyé par RFI. » Moha n’est pas uniquement une figure de proue de la littérature francophone, mais il fait partie de ces écrivains engagés dans les débats socio-économiques et culturels qui touchent au quotidien de leurs concitoyens. Originaire de l’ancien Ksar-es-souk, l’actuelle province d’Errachidia, Moha s’inspire de la rudesse de la vie oasienne pour produire une littérature qui fera justice aux délaissés, aux oubliés et à ceux qui ont besoin d’un porte-parole pour sublimer leur vie et l’immortaliser dans la littérature. Il se trouve que cette vie oasienne, désertique, aride, difficile et même épuisante trouve sa meilleure expression dans la langue de Molière, que Moha manie avec finesse. Nonobstant, la connaissance la plus fine de la langue ne suffit pas pour un écrivain d’une aussi grande stature que celle de Moha Souag. Au delà des connaissances linguistiques approfondies, il faut avoir du génie, être habité par l’angoisse littéraire et avoir la profonde conviction qu’on est sur le droit chemin, dans une société pour laquelle la littérature et la lecture sont les moindres des priorités. Le cas de Moha Souag nous enseigne qu’on n’est pas uniquement écrivain au Sud-est, on devient aussi l’intellectuel organique qui doit mener les combats quotidiens avec le peuple pour améliorer ses conditions de vie. Par la force des choses, Moha Souag est romancier, éducateur et intellectuel organique qui sert d’exemple aux nouvelles générations de sa région natale. Il descend du « château fortifié » de l’intellectuel pour assumer sa tâche auprès du petit peuple avec fierté et beaucoup de dignité.

L’année de la chienne, Iblis, Les années U, Des espoirs à vivre, Le grand départ, Les joueurs, Un barrage de sucre, Indiscrétion des cocottes et La femme du soldat, entre autres, indiquent la nature prolifique du romancier du pontage avec l’Afrique sub-saharienne et la littérature du désert. Cette œuvre littéraire qui s’étend sur trois décennies doit être une pièce charnière dans tout effort sérieux de compréhension de l’évolution de la société marocaine depuis les années 1970. Grâce à la diversité de ses expériences et sa mobilité au Maroc, sa littérature documente d’une manière anthropologique les changements vécus par cette société avec la précision du médecin légiste effectuant la meilleure des autopsies. Moha ne dénonce pourtant pas ; il « tisse » et laisse le visiteur de son monde de « tisserand » voir les couleurs de sa tapisserie et se créer les images qu’il aime voir dans le travail littéraire.

C’est de la partie du Maroc « inutile » longtemps absente de la liste des priorités des détenteurs du pouvoir décisionnel dans le royaume chérifien que vient Moha Souag. Comme la majorité des filles et des garçons de cette partie du Maroc, il fût obligé d’interrompre ses études universitaires à Rabat, faute de bourse, pour entamer une carrière dans l’enseignement de la langue française au collège dans sa région natale. L’histoire de Moha n’est pas unique ; dans chacun de nous, les enfants du Sud-est, habite un Moha embryonnaire qui se sacrifie sur l’autel de la nation pour subvenir aux besoins de sa famille et lui garantir une vie meilleure. Que Moha Souag quitte ses études pour revenir à Ksar-es-souk y enseigner le français au collège n’est pas un exploit. L’exploit demeure plutôt dans ce retour aux sources pour essayer à la fois de donner voix mais aussi d’ouvrir la voie aux habitants de ces contrées trop longtemps oubliées par les gouvernants. Ce retour aux origines marque la naissance du romancier du Sahara du sud-est du Maroc.

Quand je lis l’œuvre de Moha Souag, je ne cesse de le comparer au Toubkal, le plus haut sommet au Maroc. Une sommité littéraire qui mérite d’être davantage étudiée.

 

Brahim El Guabli (BE) : Bonjour si Moha. Je tiens d’abord à vous remercier pour avoir accepté de nous accorder cet entretien. La première question qui me vient en tête est très simple : qui est Moha Souag ? Qu’est-ce qui a façonné votre personnalité ?

Moha Souag (MS) : Je vous en prie, tout le plaisir est pour moi. Qui suis-je ? C’est une question à laquelle je n’ai jamais su répondre. L’être humain a plusieurs facettes ou plusieurs rôles sociaux et psychologiques qu’il interprète suivant les situations où il se trouve. Donc je vais me contenter de répondre selon ma carte d’identité car c’est un renseignement sûr puisqu’il est officiel. Ma carte d’identité ne peut pas mentir : je suis né en 1949 à Boudenib, j’ai grandi et fait toutes mes études jusqu’au baccalauréat à Ksar-es-souk (Errachidia). En 1970, je suis allé à Rabat pour mes études universitaires mais je ne les ai pas terminées car je n’avais pas obtenu de bourses et donc j’ai opté pour le métier de professeur. Je suis retourné enseigner au sud, à Goulmima exactement. Donc, j’ai toujours vécu dans le grand sud du Maroc. Mais je m’aperçois que seuls mon lieu et ma date de naissance figurent sur ma carte d’identité, le reste c’est moi qui le dis ! Vous voyez que je ne me connais pas bien. J’ai passé  plus de 60 ans avec moi-même mais on ne se connaît pas beaucoup !

BE : Vous êtes originaire d’Errachidia, l’ancien Ksar-es-souk, une belle région oasienne du Sud-est du Maroc. Je me demande si vous pouvez nous dire ce que vous  inspire cet espace géographique…

MS : La région où j’ai vécu est isolée du reste du Maroc par deux chaînes montagneuses, le Haut Atlas et le Moyen Atlas. Quand je dis isolée je parle aussi bien du climat que de la circulation humaine. C’est une région des extrêmes ; en été la température peut monter jusqu’à 50°C et en hiver, elle peut descendre jusqu’à -10°C.  La nature ne nous a pas gâté, elle ne nous donne strictement rien, tout dans la région est dû aux bras des femmes et des hommes du pays : l’eau, les légumes, l’élevage. Il ne pleut pas beaucoup, donc ce sont les paysans qui creusent leur puits, il n’y a pas de prairies où puissent paître les bêtes donc ce sont les paysans qui cultivent leur luzerne. La première des choses que tu apprends dans cette région est que ta vie et celles des autres dépendent de chacun. Je crois que nous avons été élevés dans un système urbain très convivial. Je m’explique, le fait de vivre dans un ksar ou une kasbah- si vous préférez- fait que vous respectiez les autres et que vous développiez un sens des responsabilités dès votre enfance. Le Ksar est une cité fortifiée qui est gérée par des codes très précis concernant la répartition des tours d’eau, les périodes de cueillettes des dattes ou des olives et où les voisins sont aussi importants que les parents ou les membres de la famille. Le respect leur est dû. Les gens apprennent très tôt qu’ils ne peuvent pas se comporter n’importe comment. D’ailleurs les gens du Sud-Est sont connus pour leur sérieux et leur droiture au Nord du Maroc. Mais cela ne signifie pas, non plus, que nous sommes des anges ; on est aussi l’exemple du caractère le plus têtu du pays : même s’il vole, c’est une chèvre.

Notre isolement et notre éloignement des centres de décisions et des grandes villes a fait de nous des Marocains qui connaissent leur pays plus que les autres. Car, chacun de nous, pour passer un concours, pour aller voir un médecin spécialiste, pour faire des études , est obligé de traverser tout le pays. Ce qui n’est pas le cas des gens nés au Maroc utile et qui naissent, étudient, travaillent et meurent dans un espace de dix km².Et pourtant nous sommes une région très riche en minerais divers, l’argent, l’or, le cuivre, la houille et des plantes comme le safran, les roses et le cumin, une faune particulière, l’abeille du sud, le daman, le mouton tant apprécié pour sa reproduction et pour sa chair. Mais absolument rien n’est investi dans ces régions. Ceci fait que nous sommes la région qui fournit le plus d’ouvriers et de soldats au Maroc.

J’ai choisi de prendre cette région et ses habitants comme thème central de mes écrits. Je l’ai fait en connaissance de cause. Si les romans de John Steinbeck se déroulent dans des petits villages paumés de Californie, ou ceux de Dostoïevski en Sibérie et que cela donne de la littérature universelle ; il me semble que l’être humain, ses aspirations, ses joies et ses peines sont identiques partout. Mais cela n’empêche pas les esprits chagrins de considérer mes écrits comme une littérature régionale comme si le district de Taos (New Mexico) n’était pas autant une région que Taos (Tafilalet). J’ai découvert des éléments culturants de toutes les civilisations à travers leur littérature, j’ai voyagé avec la famille Joad tout le long de leur périple dans Les raisins de la colère, j’ai vécu avec le starets Zosime dans Les frères Karamazov, sans parler des montagnes d’Albanie d’Ismaïl Kadare ou des ruelles de Pékin avec Pa Kin. Et pourtant, cela ne m’a jamais posé de problèmes, bien au contraire, j’ai apprécié ces petites choses qui font la différence entre les gens mais j’ai aussi apprécié tout ce qui fait de chacun de nous un être différent mais si proche et si identique quel que soit le lieu ou le siècle où il vit. Alors si vos romans m’ont permis de vous connaître à travers les temps et les espaces, pourquoi vous mettez nos romans avec les produits exotiques ?

BE : Votre réponse est très intéressante et me fait penser à la période communément appelée les années de plomb. Il est intéressant pour moi, en tant que chercheur étudiant cette période, de savoir ce que représente Tazmamart pour les habitants d’Errachidia sur le champ symbolique. Pour être plus clair, vous venez de décrire la marginalisation de cette partie du Maroc et cela a directement évoqué l’implantation de ce lieu sinistre dans ce territoire ….

MS : Le Sud-est a toujours été un lieu de bannissement, un lieu où l’on exile tous ceux qui dérangent les détenteurs du pouvoir à la capitale. Que ce soit les dynasties marocaines ou les pouvoirs colonialistes, ils ont tous utilisé cette région comme un débarras où ils envoient leurs rebuts ou leurs fonctionnaires récalcitrants. Nous avons vécu et souffert de cette plaie dans toutes nos administrations. D’ailleurs en 1953, les premiers opposants à l’exil de Mohamed V ont été envoyés par les Français à Boudenib, Ksar-es-souk, Aghbalou N’kardous, Talsint, Taos et bien d’autres villages du sud.

Or, pour Tazmamart, personne ne savait au début. J’ai appris l’existence de ce bagne par hasard lors des préparations du recensement de 1982. Mais personne ne savait pour les détails sauf ceux qui avaient accès au bagne. Je crois que même les chauffeurs militaires restaient dans leurs véhicules hors des murs en attendant de raccompagner le médecin ou l’infirmier qui passaient de temps en temps. Sur le champ symbolique, nous savions que nous étions les bannis du Maroc utile et que nous n’avions rien à attendre des pouvoirs centraux. Le fait qu’un enseignant marocain du nord, envoyé dans nos villages pour enseigner, nous insultait à cause des mouches, de la chaleur ou des tempêtes de sable qu’il ne supportait pas nous avait trop marqué. Par contre, les habitants de Tazmamart-ksar, eux, étaient doublement isolés, ils étaient isolés dans leur isolement : ils n’avaient pas le droit de recevoir des invités, de circuler autour du bagne, de se déplacer. Mais tout cela se passait dans un secret absolu. Personne ne savait ce qui s’y passait.

Je tiens quand même à préciser que « les années de plomb » n’ont pas commencé avec Tazmamart ; elles ont peut-être fini avec la libération des officiers et des civils emprisonnés à Tazmamart. Cette situation a commencé en juin 1965, avec l’état d’exception. Elle a touché énormément de gens d’une manière directe ou indirecte. D’ailleurs, vous ne parlez que de Tazmamart, mais il y avait aussi les prisons d’Agdz et de Kalaat Mgouna ; j’en parle parce que plusieurs personnes arrêtées lors des événements de 1972 à Goulmima et à Tinghir et en d’autres lieux de la région y ont séjourné.

BE : On a toujours dit que la géographie laisse ses empreintes sur les Hommes et les choses. Que serait l’empreinte de cet espace aride, désertique et, je dirais même, peu accueillant pour le visiteur, sur Moha l’être humain, le professeur et le romancier ?

MS : Dans le désert, on va à l’essentiel. Tous nos mouvements sont vitaux car la nature est hostile, elle est belle et assassine. L’insolation, la déshydratation, les tempêtes de sable, les gerçures du froid tout cela fait que notre rapport au temps et à la nature comptent. Généralement, nous n’avons pas de temps pour tout ce qui est superflu dans nos relations. Le nécessaire doit être fait, il prime ; les discussions viendront après. C’est pour cela que nous apparaissons, parfois, cassants et durs dans nos façons de parler et d’agir. Vous savez, en ce qui est de l’empreinte, ce sont les autres qui les lisen t(les empreintes digitales, les empreintes sur le sable). Je ne saurai vraiment quoi répondre sauf que, peut-être, une tempête de sable ou un vent glacial et sec doivent souffler de mes écrits. Pour ceux qui cherchent un amusement, mes récits ne doivent pas être très amusants. J’ai écrit par besoin de répondre à des questions urgentes. Car chacun de nous est élevé dans l’idée que tout va bien, mais dès que vous commencez à comprendre, vous vous apercevez qu’en réalité le tout va bien s’arrête au morceau de pain et aux vêtements que vos parents vous assument ; le reste c’est à vous de le découvrir.

BE : Puisque vous mentionnez le désert et le caractère des habitants des régions sahariennes, j’ai toujours pensé que le désert inspire la liberté, la révolte et l’infini. Il symbolise également l’absence de frontières et la liberté du mouvement entre les civilisations humaines et les territoires. Quelque part, le Sahara est une valeur universelle qui permet d’établir des liens avec autrui, alors que la mer est symbole de rupture, d’impasse et d’isolement. Est-ce que vous avez des liens avec l’Afrique sub-saharienne et comment la dimension saharo-africaine se manifeste dans cette partie du Maroc ?

MS : Vous parlez d’inspiration et de symbolique, toutes choses abstraites et connotatives. C’est une littérature bien précise qui a créé cette symbolique, et le travail pour nous qui vivons dans le désert est de séparer le bon grain de l’ivraie. J’ai essayé de lancer, avec l’aide de l’université d’Errachidia, un colloque sur « La littérature du désert » et de créer par la même occasion une bibliothèque de référence en ce domaine ; mais cela n’a pas abouti. Mon idée était d’inviter les écrivains et les poètes des pays du désert. Et ces pays sont nombreux et couvrent toute la planète. Imaginez des auteurs du désert du Kalahari qui côtoient ceux du Badain Jaran en Chine ou ceux de Thar en Inde. Et de là comparer leurs approches à celle des auteurs d’autres contrées qui ont été inspirés par le désert ou par l’idée qu’ils se font du désert. Le désert, au niveau littéraire, est comme l’auberge espagnole on n’y trouve que ce qu’on y apporte. La quête de l’âme ou de l’esprit humains fait du désert un lieu de révélation ; mais rien ne dit ce que serait cette révélation sur soi ou sur les autres. Le désert, déjà par sa définition lexicale, signifie le vide. Et tout vide attend qu’il soit rempli. A chacun son exotisme, le nôtre c’est la verdure, ce sont les grandes agglomérations ! Le désert pour nous ne symbolise que la survie, une lutte de chaque moment contre les éléments hostiles. La liberté ne peut exister que si l’esprit se détache de ce qui est matériel, or le désert est la matière, une matière brûlante même. Vous faites une belle comparaison entre la mer et le désert ; ce sont les deux éléments de la nature qui exigent de l’homme une attention particulière pour vivre ; ce sont deux étendues mouvantes qui rendent à l’homme sa réelle dimension.

Nos régions sont le prolongement de l’Afrique sub-saharienne dans un sens comme dans l’autre. L’école et les frontières (les frontières idéologiques et terrestres), la dominante arabo-islamique ont occulté toutes les manifestations symboliques, dans la culture de la région, de notre appartenance à l’Afrique profonde. Pourquoi je dis cela ? Parce que ces manifestations ressurgissent lors des cérémonies séculières ou curatives ou esthétiques avec ce qui reste des cérémonies G’naoua, fortement folklorisées aujourd’hui. Les liens étaient solides avant la création des frontières coloniales d’abord et nationales ensuite. Les échanges se sont arrêtés mais je crois que ça reprend maintenant et je crois que les Marocains doivent se réadapter à la nouvelle situation. Il faut aussi que les touristes, pour ceux qui le peuvent, s’intéressent aux pays africains sub-sahariens, chaque Marocain s’y découvrira.

BE : Cette réponse recèle une spiritualité inouïe. Vous me faites rêver du jour où les intellectuels marocains, voire maghrébins, se rendent compte de la richesse de cette appartenance africaine et de son importance pour notre devenir en tant qu’individus et nations. L’Africanité doit être la fierté de tout un chacun, surtout pour les peuples mitoyens du désert. Est-ce que vous acceptez qu’on appelle le romancier du Sahara et du pontage avec sa dimension sub-saharienne à l’instar d’Ibrahim El Koni?

MS : J’aimerais bien participer à ce mouvement de pontage  et c’est d’ailleurs un peu ce que j’essaye de promouvoir dans la mesure de mes faibles possibilités. Cela est d’autant dans les moyens des auteurs marocains puisque notre histoire récente a fait que les Marocains parlent aussi bien le français que l’espagnol, l’anglais et l’arabe. Donc ils ont accès à toutes les littératures écrites dans ces langues non seulement en Afrique mais aussi en Amérique latine. Nous pouvons rétablir des liens forts avec tous les pays sub-sahariens.

BE : Vous avez publié une collection importante de romans, nouvelles et poésie. Je cite: L’année de la chienne, Iblis, Les années U, Des espoirs à vivre, Le grand départ, Les joueurs, Un barrage de sucre, Indiscrétion des cocottes et La femme du soldat entre autres. Le premier constat est la richesse qui se cache derrière ces titres et qui, à mon avis, reflète une multiplicité d’intérêts littéraires et une imagination très fertile. Je constate aussi de l’ironie, du mouvement et un degré important de souffrance dans ces titres. Est-ce que c’est votre façon de provoquer l’imagination du lecteur et de lui créer un horizon de lecture accueillant à votre manière?

MS : J’ai écrit pour répondre à des questions que je ne comprenais pas. Le pourquoi et le comment de la vie, de la société. Je ne sais pas au juste ce que provoquent mes écrits chez le lecteur. Je crois que ça doit déranger ceux qui cherchent en la littérature un amusement. Mes écrits ne peuvent, peut-être, trouver grâce qu’aux yeux de ceux qui sont angoissés par les questions de la vie. Heureux sont ceux qui ont des réponses prêtes et à leur taille. En ce qui est de l’imagination, j’y crois beaucoup et je crois que la littérature peut être d’un grand secours pour présenter d’autres facettes, d’autres possibilités de la vie, différentes de celles où une société essaye d’enfermer les gens. Donc ceux qui lisent peuvent aller loin si leur esprit critique est développé.

BE : La femme du soldat raconte l’histoire de toutes les femmes de ce Maroc où, faute d’opportunités, les jeunes décident de s’engager dans l’armée et laisser leurs familles derrière. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire et quel est votre message derrière sa publication ?

MS : La guerre du Sahara a bouleversé énormément de choses, au Maroc d’abord et au Sud-est ensuite. Comme je disais plus haut, notre région est parmi celles qui fournissent le plus gros contingent de l’armée royale. Donc pendant les années les plus dures, de 1974 à 1979, tous les garçons qui ont eu 18 ans ont été recrutés. Et comme dans toutes les guerres, il y a des morts. Ces jeunes gens laissaient derrière eux des jeunes veuves qui, comme il est de coutume chez nous, vivaient avec leurs beaux-parents d’où les frictions entre la bru et la belle-mère, les tabous des traditions sur le remariage des veuves, les lois qui gèrent la situation de ces veuves de guerre. Tous ces problèmes sont devenus un phénomène qui ne touchait plus seulement une famille ou un village mais il est devenu le pain quotidien de presque toute la campagne marocaine de ces années là. Frédéric Ferney, lors d’une émission à la télévision marocaine 2M, a parlé, au sujet de mon roman La femme du soldat, du voyage d’Ulysse. Personnellement, je n’y ai pas pensé ; mais avec le recul, je crois que Karima, le personnage central du roman, ressemble beaucoup à Pénélope dans l’attente du retour du guerrier, dans sa fidélité face aux sollicitations des prétendants, dans sa résistance face aux calomnies et dans sa patience, patience qui l’a aidée à rester debout malgré toutes les vicissitudes de la vie et la fourberie des êtres humains.

Mais, généralement, je ne délivre aucun message dans mes écrits. Il serait aberrant de croire que l’on puisse prévoir d’avance ce que comprendra un lecteur. Le romancier est comme un tisserand, il choisit la couleur des fils, les dessins de la trame mais il ne peut pas voir l’ensemble du travail puisque il a le nez dedans. C’est le lecteur qui a le recul suffisant pour découvrir l’harmonie de l’ensemble. Et, là, les cultures diffèrent et les approches diffèrent ; elles ne de dépendent plus de l’auteur.

BE : Iblis renvoie au Satan, au « chitan ». Cette créature ingrate dans la théologie musulmane qui cherche à dérailler les croyants du droit chemin à tout prix. Or, Moha Souag, ce francophone du Sud-est du Maroc décide de publier un conte satirique portant ce même titre. Est-ce votre manière de briser les tabous religieux et de pactiser avec ce que les autres rejettent? D’ailleurs, le dialogue du Dieu avec Iblis représente pour moi le sommet du respect d’autrui.

MS : Ce conte n’a pas une dimension religieuse mais bien plutôt politique. J’ai utilisé les croyances populaires pour dévoiler des comportements aberrants. Je l’ai écrit après l’invasion du Koweït par l’Irak et l’attaque des USA et de la coalition pour libérer le Koweït. L’aberration pour moi était l’aveuglement des dirigeants irakiens qui ne réalisaient pas qu’ils ne pouvaient pas déclarer la guerre aux pays qui leur fournissaient les armes. Ces derniers savent bien le nombre de balles qu’ils vous ont vendus, ils fabriquent les pièces détachées des avions, des tanks et des armes que vous utilisez contre eux. Je ne peux pas imaginer Saddam appeler Bush au téléphone pour lui dire : « Allo ! Tu veux bien m’envoyer des pièces de rechanges pour les avions et tant de balles pour les mitrailleuses pour tuer tes soldats ! » C’est de là qu’est venue l’idée d’utiliser les armées de Satan. Chacun sait que nous avons dans notre culture populaire une relation conflictuelle avec toutes les forces occultes qui interviennent dans tout ce qui nous ne pouvons pas changer et dans tout ce qui nous est hostile. Donc, c’est un maçon qui écoutait sa radio, et qui apprit que les Arabes étaient encore en guerre contre un ennemi de l’Oumma, de l’arabité, des peuples pauvres, suppôt du sionisme et du capital international. Le maçon dont on avait suffisamment rabattu les oreilles par des slogans vides toutes sa vie avait cru encore une nouvelle fois que l’armée de Saddam était la plus grande du Moyen Orient, la plus forte, la plus aguerrie, la plus entraînée, la plus instruite, la plus équipée et qu’elle allait enfin « rendre aux Arabes leur dignité ». Mais au fur et à mesure que les heures avancent, notre maçon apprend que les Irakiens s’enfuient du Koweït ! Il pousse un grand soupir et émet en son for intérieur le souhait de commander aux armées de Satan. Comme ce dernier était là, il l’entendit et exauça son souhait, Iblis accepta et mit Touhami, notre maçon, à la tête de ses armées. La suite du conte est dans les journaux quotidiens ou dans les JT, chaque soir, des fameuses chaînes petrodollaresques qui emprisonnent bien la pensée des peuples ! Ce petit conte est épuisé, on ne le trouve plus sur le marché.

BE : Iblis consacre davantage votre stature d’écrivain universaliste, tout en restant enraciné dans votre « terre » locale. Dans Les années U, comme l’écrit Salim Jay, Moha Souag « montre nettement le mépris que peuvent avoir à subir les paysans berbères ». Pourriez-vous nous dire un mot sur ce U et les manifestations de mépris?

MS : Les années U, le U de universitaire – comme on disait dans le temps le resto U – c’est un roman où je me posais la question de savoir si les études influençaient le comportement des cadres formés dans nos grandes écoles et nos universités. Apparemment, pour ne pas vous mentir, ma réponse était déjà non ; mais j’ai essayé de suivre, à travers le roman, toutes ces petites choses qui montrent que: soit l’école ne sert à rien soit les élèves lui sont imperméables. Donc, j’ai pris des personnages qui ont reçu une formation scientifique de pointe : des médecins, des ingénieurs et j’ai essayé de décortiquer leurs relations avec les autres : les femmes, les paysans, les ouvriers en partant de situations claires. Un médecin qui porte un talisman écrit par un charlatan ignare pour l’aider à réussir ses examens et à éloigner de lui le mauvais œil des voisins jaloux, un ingénieur qui considère les filles comme un danger et qui croit en la vertu des philtres d’amour et qui a recours à ces mêmes charlatans pour lui donner le moyen de draguer… Ceci dans leur vie personnelle. L’autre volet justement, leurs relations avec leurs « subalternes » dans les services que l’État leur a confiés à diriger. Et, là, souvent fils de paysans ou d’ouvriers eux-mêmes, ils se permettent de les mépriser comme pour conjurer leurs origines. Le mépris vient du fait que le paysan amazighe qui ne sait pas parler darija se voit négliger dans les hôpitaux ou dans les tribunaux ou personne ne se dérange de chercher un traducteur comme on le ferait pour un étranger ; le mépris c’est dans l’utilisation des lois contre eux pour leur spolier leurs terres ou leurs biens, le mépris dans le manque d’information dans leur langue, le mépris dans le fait de considérer tout ce qui est arriéré comme amazighe, le mépris c’est quand dans une ville amazighe on considère toutes les prostituées venues de toutes les régions du Maroc comme amazighes.

Mais dans le fond, j’étais obligé de parler des Berbères pour mettre en exergue la situation de toute la paysannerie marocaine et constater finalement que le discours idéologique du parti de l’Istiqlal depuis bien avant 1956 disait aux paysans qui se considèrent comme d’extraction arabe qu’ils étaient mieux lotis dans leur misère par leur arabité contrairement aux Berbères qui n’avaient même pas cet avantage ! Alors, personne, au Maroc, ne voit qu’on n’avait partagé tout ce temps-là que la misère et que les avantages des origines nobles, de ceux qu’on dressait contre les autres, n’étaient que du vent ! C’était une arme idéologique dangereuse qui est en train de s’émousser. Quand tous les Marocains étaient sous le joug de la domination, chacun défendait tous les autres, mais dès que l’idéologie panarabiste a pris le pouvoir, elle veut s’accaparer tout le pouvoir à elle seule en discriminant tous ceux qui n’étaient pas de « bons à rien », elle permit aux « minorités » de prendre conscience de cet ostracisme.

BE : Dans la Pompe à eau, vous évoquez le changement technique qui était entrain de changer la vie des petits paysans à cause de la sécheresse de leurs réseaux de canalisation traditionnels. « Achète-toi une pompe au lieu de cacher ton argent. », répond le Moqadem  au vieux Youssef. Est-ce votre manière de dénoncer la nonchalance des autorités face aux besoins pressants des populations oasiennes ou une façon de vilipender le développement technique sauvage ?

MS : La sécheresse qui a frappé le Maroc entre 1979 et 1990 a été une catastrophe sociale, politique, écologique, morale et psychologique. Elle a provoqué un chamboulement extraordinaire. A tel point que l’on racontait que mêmes les moutons et les vaches connaissaient l’heure du bulletin météorologique de la télévision et allaient chaque soir au café du coin voir si on allait enfin annoncer la pluie ou non. Des villages entiers du côté d’Alnif ont été désertés par leurs habitants ; d’ailleurs cette région qui n’a pas connu une grande émigration a été touchée et des centaines de garçons sont allés en Espagne qui de manière officielle et qui de manière clandestine.

En ces années là, il y eut une prise de conscience des paysans dans tout le sud du Maroc. Puisque l’État ne veut pas s’occuper de nous, revenons à la vielle tradition de tiwizi. Les paysans ont commencé à collecter de l’argent pour acheter des groupes électrogènes et à installer l’électricité dans les ksours, ils ont commencé à faire appel à des sociétés professionnelles pour creuser les puits, ils ont commencé à rationnaliser la répartition de l’eau, ils se sont remis à construire leur propre route, à construire leurs écoles et leurs dispensaires. Les riches mettaient la main dans la poche, les pauvres fournissaient des journées de travail. Ce n’est qu’à ce moment là que l’État a prit les choses en main non dans un élan de civisme et d’humanisme mais surtout pour gagner de l’argent en introduisant les sociétés de production d’eau potable et de l’électricité, du téléphone etc…

Ceci dit, je dois signaler que dans certains villages où des cadres riches et qui avaient de l’autorité avaient abusé de leur pouvoir pour creuser des puits et installer des stations de pompages sauvages, ils ont précipité eux-mêmes les villageois dans l’exil. Je suis parmi ceux qui pensent que l’État et les experts de l’État doivent écouter les paysans et répondre à leurs besoins et non leur en imposer d’en haut. Mais cela est une autre histoire.

BE : Finalement, vous êtes polyglotte mais vous avez opté pour l’écriture en langue de Molière.  Que représente l’écriture en langue française pour vous?

MS : Les débats sur la langue et sur le colonialisme ont été le cheval de bataille de ceux qui étaient les chantres de l’arabité et de l’Islam or il s’est avéré que ces gens là avaient non seulement fait leurs études en France quand nos ancêtres avaient encore les armes à la main mais qu’en plus ils ont fait profiter leur progénitures, sur des décennies et des décennies, des bienfaits des écoles françaises au Maroc. Alors qu’on arrête de nous empoisonner avec cela.

La langue française est la seule qui me permette d’exprimer avec assez de justesse ce que je veux exprimer. C’est une langue qui a une tradition littéraire (roman, théâtre, nouvelles) contrairement à la langue arabe classique qui n’a adopté ces genres que récemment. Par contre, je ne peux utiliser ni ma langue maternelle qui n’a jamais été enseignée ni le vernaculaire marocain qui, lui aussi, est banni des bouches de notre aristocratie citadine. Et pourtant pour ceux qui connaissent la poésie amazighe ou le melhoune darija, ils peuvent témoigner de leurs doubles forces émotives et évocatrices car langues du peuple, langues qui touchent les érudits aussi bien que ceux qui n’ont jamais été à l’école. C’est pour cela qu’il faut toujours faire attention quand on parle des gens au Maroc, il y a des paysans analphabètes mais pas ignorants, et il y a des lettrés diplômés mais ignorants ! Nuances ! Pour conclure, comme je le dis toujours, écrivez dans n’importe quelle langue, prenez la liberté de vous exprimer dans la langue qui vous convient, il y aura toujours possibilité de vous traduire ! Mais au moins que votre contribution existe d’abord !

BE : Vous êtes connu pour votre engagement civique très fort. Un dernier mot sur le Mouvement du 20 Février du point de vue de l’écrivain engagé que vous  êtes ?

MS : C’était une grande surprise très agréable que de découvrir les jeunes du 20 février, de les entendre et de les voir s’exprimer à la radio et à la télévision. Un démenti retentissant pour ceux qui disaient que les jeunes ne s’intéressaient pas à la politique. Oui, ils ne s’intéressaient pas à la politique politicarde ! Leurs discours avaient tout chamboulé dans la fourmilière des vieux partis politiques qui comptent beaucoup plus le nombre de leur siège au parlement et leurs maroquins au gouvernement que les problèmes du pays. Les jeunes savaient ce qu’ils disaient, donnaient des exemples très précis des problèmes des quartiers et des villes du Maroc, parlaient un langage jeune, dynamique et nouveau. Mais, comme toujours, le manque d’expérience et de moyens ont éparpillé les efforts de ce mouvement. Les politicards avaient trop à perdre que de laisser « les enfants » prendre l’initiative, donc tous les coups étaient permis.

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